Quelque part dans le temps dans le journal d’un fou. On y lit les inconduites de cowboys agités et sauvages. Sur l’autoroute de l’enfer, ils roulent frénétiquement, la mort leur semblant magnétique. Leurs roues d’acier crient leurs derniers espoirs. On a coupé ses tristes ailes au destin, n’entendez-vous pas alors cette rumeur, ces crissements, ce cri pour la vengeance ? Nous en attendant on rouille en paix, rongés par notre appétit pour la destruction. Nos armures ne s’oxydent plus et les machines ne sont plus que des flaques d’aluminium. Au sud du paradis, le poker est menteur : à chaque main c’est joker, carré d’as de pique. Dans la cité du mal les bobines des transformateurs haute-tension réchauffent encore le climat, les pyromanes y pratiquent ce qu’ils prêchent, sous forme de dédicace à Satan et de parachute doré. Rites spéculatifs et sacrifices répétitifs.


Génération Mad Max est née sous le magma. Les alchimistes du pauvre, ces maîtres de la réalité ne savent plus que chanter de métalliques sonorités. Ils rident l’éclair car leur arc est électrique, des mèches HSS en guise de flèche. Esclave du pouvoir et de son vulgaire affichage, seul le 0666 de la bête répond encore à l’appel. Leurs gueules tannées par l'âge du fer, froid depuis l’oesophage, des corbeaux en guise de poumons, leurs coassements résonnant jusqu’à notre oreille interne. Patience du charognard qui attend que les câbles et caténaires ne soient plus vraiment nécessaires. Plus le métal sera lourd, plus les poches seront pleines. Au loin souvent, on entend les tambours de leurs instruments sous nerveuse tension.


Si le violet est profond, le spleen est ferreux. Même les sans-dents ont un sourire de plomb. Bienvenue dans mon cauchemar, dans ma paranoïa, là où j’aboie à la lune. Perché sur l’autel de la folie, je cause avec Docteur « J’me sens bien ». Toujours aussi défoncé au lcd, j’ai l’âme possédée car du vif-argent dans le sang. Doc me rappelle que même la paix vend, mais qui l’achète ? Ma rage mercure contre les machines s’estompe grâce aux antidouleurs. Pour info, aucun robot répliquant ni ne vous égorgera, ni ne vous volera votre travail ; d’ailleurs leurs tâches c'est bien de vous libérer de cette cage d'acier. Nos machines à nous sont bien plus perverses car sociétales, culturelles, financières… Je rêve en silence, ou presque, de sabotage sous les restes. De cannibaliser toutes ces tours-zombies d’acier. Oui, mes rêves ont la forme de tôles froissées, d'organes martelés. Charter pour le futur, toute mon histoire se trouve dans la boîte noire.
Et, jusqu’au compte à rebours pour l’extinction c’est le black-out. Dans ce noir on s’y prend parfois à rêver, même de métallique tropique. Fantasmes de classe trop moyenne pour rêver d'un monde seulement enchanté par la publicité, coupable d'encore y croire ...Justice pour tous en guise de suppositoire...
Des bidons en guise de sarcophages, ma chaise est électrique lorsque je surfe les rives du nouveau Styx. L'asphyxie est respiratoire, l'assistance déambulatoire. It’s Hell on Earth dixit Mobb Deep et les Hell's Angels, alors autant qu’ils soient hilares. Carambolage jusqu’à concaténation, même la chaîne de production a ses faibles maillons. Dans le meilleur des mondes, l’Apocalypse attendra la pénitence du sauvage. Mais l’on prie seul dans nos églises mentales de métal. La vierge y est de fer, le Sabbath y est sanglant. Le gardien des sept clés règne sur et parmi les vivants. Le dernier en ligne ne devra surtout pas casser le serment. L’air de Pandémonium ne connaît pas les hymnes ? Donc profitons de quelques calmes saisons dans les abîmes. On y découpera, percera, meulera, on y soudera, dessoudera.


Il y a dans les pochettes d’album d'heavy metal quelque chose de la peinture flamande. Il y a dans leurs titres quelque chose du romantisme noir. Le tout sous perfusion de pop culture autophage et de paranoïa collective. Une imagerie criarde, mort-vivante et anti-pouvoir établi. Dans sa joyeusement grotesque tribalité, ne sentons-nous pas un dernier écho d'une liberté constamment accusée. Celle d’une esthétique sans concession, théâtralement radicale donc productivement provocatrice. Celle d'aller jusqu'au bout d'un voyage encrassé par les débris accidentés qui jonchent la voirie de nos rêves mécanisés. Le Heavy Metal a ses genres, et sous genres. Comme ici, ce qui nous unit n’est pas simplement une matière première, nous sommes tous des genres et sous genres. Car tous, bon gré mal gré, sommes des enfants perdus du Progrès. Parfois les riffs sonnent comme des mitrailleuses, parfois la meuleuse bouge comme la danseuse.  Dans une refonte permanente de nos idées en limaille forgée, prenons chaque bout de métal comme un simple sample de notre post-cynique post-société post-industrielle. Projetées vos hallucinations sur le rideau de fer. Dans les sous-sols de la matrice, le pollen est fait de poussière de rail. Meth-heads en guise de poinçonneurs, même la mauvaise herbe semble métallique. On y voit beaucoup de moutons et si peu de béliers, alors que trop de portes nous sont fermées. Buissons de barbelés séparent ignorants et initiés. Décalaminage comme instantané. Ni Dieu ni maître, juste Moulinex.


Quentin Euverte, Paris, Mars 2018


 


 


 


 


Black metal, death metal, doom metal, thrash metal, dark metal, Sludge metal, Speed metal, Power metal, Metalcore, gothic metal, alternative metal, rap metal, nu metal, industrial metal, progressivemetal...  
Cette variation sur un même thème, renvoyant sans détour à une musicalité aux sonorités lourdes et épaisses, introduit avec à propos la nouvelle exposition collective présentée à la Galerie Jérôme Pauchant.


Au-delà du clin d’œil à la musique rock, le titre de l'exposition renvoie littéralement au travail du métal. Cette matière qu'on tord, qu'on coupe, qu'on soude, qu'on coule, qu'on altère, qu'on polit... convoquant dans son sillage le travail musclé du carrossier, du bronzier, du fondeur et de l'ouvrier de l'industrie "lourde".
Mais loin du respect de la maîtrise artisanale et des savoir-faire ouvriers, les œuvres  réunies dans cette exposition, semblent bien plus issues d'activités expérimentales : manipulant la matière, la maltraitant, l'oxydant, pour mieux la révéler et la plier au profit de la forme.
Si l'on peut parler d'une certaine brutalité en regard de l'ensemble des œuvres exposées, c'est qu'elles  résultent de processus de fabrication apparents. Le savoir-faire n’est pas ici la préoccupation, la revendication porte plutôt sur la valorisation des procédures : le métal est nu, le point de soudure visible, le travail de la main est révélé.


Ainsi Henri Focillon trouve-t-il admirable de « voir debout parmi nous, dans l'âge mécanique, ce survivant acharné des âges de la main. (...) Les siècles ont passé sur lui sans altérer sa vie profonde, sans le faire renoncer à ses antiques façons de découvrir le monde et de l'inventer. » 1
Mais ces mains-ci « plient, courbent, raccourcissent, rabotent, déchirent, taillent, fendent, tranchent... » pour reprendre la célèbre énumération écrite par Richard Serra dans son Untitled (Verb List), décrivant ainsi les différentes actions sur la matière. Soumis à la volonté de l'œuvre, attentif en somme à la résistance du métal, comme à ses potentialités, les artistes exposés à la galerie Jérôme Pauchant sont bien ici en lutte et pour ce faire, sortent « l'artillerie lourde », pour reprendre l'une des traductions du terme de  "Heavy Metal".


Benjamin Sabatier, mars 2018


1. Henri Focillon, "Eloge de la main", dans Vie des Formes (1934), PUF, Paris, 2010